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MESSAOUD OULD BOULKHEIR, PRESIDENT DE L’ASSEMBLEE NATIONALE DE MAURITANIE :
« Nous attendons de la communauté internationale et de l’Ua qu’elles nous collent la paix »
Publié le 4 février 2010 a 03:23 par Cheikh Lamane DIOP


Messaoud Ould Boulkheir est l’actuel président de l’Assemblée nationale mauritanienne. Arrivé 2ème à la dernière élection présidentielle, il était le candidat du Front anti-putsch qui a lutté pendant 10 mois pour le rétablissement du 1er président démocratiquement élu, Sidi Ould Abdallahi. Le leader de l’Alliance populaire progressiste (App, opposition), incarne encore la ligne dure de l’opposition contre le régime du Général Aziz. Dans cet entretien qu’il a accordé à « La Sentinelle », il évoque, avec son franc-parler légendaire, les « Accords de Dakar » que les Forces démocratiques ont signés « le couteau sous la gorge », les questions de l’esclavage et de la condition des Négro-mauritaniens, la lutte contre le terrorisme etc. Il dénonce, entre autres, l’attitude de la communauté internationale, de l’Union africaine en particulier, coupable de « courber l’échine ». Il s’en prend au Colonel Khadafi qui « soudoie tout le monde » et du président Abdoulaye Wade dont « on ne sait s’il facilite ou complique le dossier mauritanien ».

« La Sentinelle » : Pouvez-vous nous décrire succinctement la situation politique et institutionnelle qui prévaut en ce moment en Mauritanie ?

Messaoud Ould Boulkheir : Au plan institutionnel, on peut dire que depuis les élections, on est revenu à une situation quasi-normale depuis la dernière présidentielle. Parce qu’il manquait un président de la République, une Assemblée nationale réellement fonctionnelle et apte à travailler dans sa globalité. Depuis ces élections et malgré les réserves, l’opposition a pris acte de la décision du Conseil constitutionnel reconnaissant l’élection du nouveau président de la République. Cela veut dire quoi ? Nous prenons acte en reconnaissant l’actuel chef de l’Etat même si nous considérons qu’il est mal élu et qu’il y a des éclaircissements, des enquêtes à mener pour savoir les tenants et aboutissants de cette élection, pour apporter la preuve que nos réserves sont oui ou non fondées.

« La crise politique va demeurer tant qu’un dialogue n’est pas ouvert entre le chef de l’Etat et l’opposition dans l’esprit des accords de Dakar »

Partant de là, l’Assemblée nationale a recommencé à fonctionner. Avant, on l’avait plus au moins fait fonctionner mais en l’absence du moins du tiers de ses membres, dont le président que je suis. J’avais refusé à l’époque, avec d’autres députés, de siéger sous la férule du Général putschiste. Prenant acte de l’élection d’un nouveau président, nous avons accepté de siéger de nouveau à l’Assemblée où les débats se déroulent normalement. Nous avons notre Conseil constitutionnel qui a joué un rôle tout à fait négatif dans la crise mais continue quand même de fonctionner. La Cour suprême est en place. Nous avons une Médiature de la République, un Conseil économique et social est aussi sur pied. Chacune avec des formes plus au moins boiteuses, mais les institutions, tant bien que mal, essaient de fonctionner ou fonctionnent ou acceptent de cohabiter. Ce qui n’exclut pas ce qui est sous-jacent à cela, c’est-à-dire un marasme politique qui demeurera, tant que le dialogue n’est pas ouvert entre le président de la République et l’opposition dans l’esprit des accords de Dakar qui prévoyaient un dialogue inclusif. Tant que ce volet n’est pas apuré, la crise demeure politiquement mais chacun essaie de contribuer autant que faire se peut à dépasser la stagnation qui a caractérisé la Mauritanie depuis 1988.

« La Sentinelle » : Maintenant que vous avez abdiqué, sans doute compte tenu de la longueur de la crise pour ne pas connaître ce précédent, la déposition d’un chef de l’Etat démocratiquement élu, quel mécanisme entendez-vous mettre en place, en accord avec l’Exécutif en place, avec notamment l’application des accords de Dakar ?

M.O.B. : Je dois revenir sur votre formulation d’abdication. Je ne suis pas contre, mais je n’ai aucun complexe à faire accepter que je n’ai pas eu au bout du compte ce que je cherchais (le rétablissement à son poste du président Sidi Ould Abdalahi Ndlr), mais cela ne veut pas dire que mon combat a été vain. Nous avons réussi des choses malgré tout, même si avec la complicité de la communauté internationale et de l’Union africaine, on nous a forcé la main à entrer dans un processus électoral avec un Général putschiste. N’empêche, nous avons amené ce Général putschiste lui-même, à se remettre en cause. On l’a fait démissionner, lui faire renoncer à son premier agenda électoral. Il a été obligé d’accepter le retour du président élu pour signer sa démission ainsi que celle de son gouvernement. Nous l’avons contraint à appliquer un nouveau calendrier électoral.

« Nous avons signé les accords de Dakar, le couteau sous la gorge. Nous attendons de la communauté internationale qu’elle nous colle la paix »

Donc, nous ne sommes pas tout à fait défaits. Mais c’est vrai, il a résisté, mais c’est plus à cause de la complicité de la communauté internationale et de l’Union africaine que par notre propre défaillance. C’est parce qu’à Dakar, on nous a mis le couteau sous la gorge : ‘’vous acceptez ce que nous vous proposons sinon ….

« La Sentinelle » : Qui vous mis le couteau sous la gorge ?

M.O.B. : Mais c’est le Groupe de contact, la Communauté internationale. On s’est réuni ici à Dakar. Ce sont ceux-là qui nous ont soumis à des pressions terribles. Chaque fois qu’il y avait blocage, ils étaient près à laisser tout tomber et nous lâcher avec nos problèmes et à dire à l’opinion internationale que c’est nous qui refusons une sortie de crise politique.

« La Sentinelle » : Maintenant que cette page est tournée … ?

M.O.B. : (Il coupe) Maintenant, on essaie de fonctionner tant bien que mal. Mais tant qu’il n’y a pas d’accord politique, de résultats d’un dialogue consensuel, nous restons sur nos réserves. Nous considérons que la situation est bloquée et que nous sommes dans une situation d’instabilité.

« La Sentinelle » : Mais, en attendant l’Assemblée nationale dont vous êtes le président fonctionne et vote des lois ?

M.O.B. : Oui, je vous l’ai dit, elle fonctionne. Pour la simple raison qu’aussi bien qu’à l’Assemblée qu’au Sénat, il (le Général Aziz ndlr) a la majorité puisqu’il a réussi à soudoyer l’essentiel des parlementaires. N’empêche, nous en profitons pour véhiculer à travers cette Assemblée notre discours. On vient de clôturer la session budgétaire, et de l’avis de tous, c’est le discours de l’opposition qui a le plus porté, qui a étéle plus convaincu, le plus véridique, parce que prenant en charge les préoccupations des populations.

« La Sentinelle » : Quels sont vos rapports aujourd’hui avec le Général Aziz, l’actuel chef de l’Etat ?

M.OB. : Nous n’avons pas de rapports personnels. Je suis le président de l’Assemblée nationale, je remplis mes fonctions autant que je peux. Il y a la séparation des pouvoirs logiquement.

« Le Général putschiste voulait me chasser de la présidence de l’Assemblée comme ce qui est arrivé à Macky Sall au Sénégal, mais en Mauritanie, le Conseil constitutionnel n’a pas accepté »

A une certaine époque, il a essayé de me faire démissionner par mes collègues, comme ce qui est arrivé à Macky Sall ici au Sénégal. Mais le Conseil constitutionnel a résisté en Mauritanie et n’a pas accepté, bien qu’il ait abdiqué sur tout par la suite. J’ai eu à rencontrer le président de la République une seule fois.

« La Sentinelle » : Qu’attendez-vous de la communauté internationale et de l’Union africaine ?

M.O.B : On attend de la communauté internationale qu’elle nous colle la paix. Qu’elle cesse de s’ingérer dans nos problèmes internes. Si elle a un apport à faire c’est, ça devrait être dans le sens des proclamations qu’elle fait, à savoir défendre la justice, les droits de l’homme, la démocratie. Toute action qui ne va pas dans ce sens, ce n’est pas la peine de nous fatiguer, de venir nous créer des problèmes et essayer de vivre sur notre dos.

La Sentinelle : L’Union africaine (Ua) peut quand-même apporter un déclic en faisant par exemple une médiation entre vous et le président Aziz ?

M.O.B . : Justement l’UA doit s’assumer. Nous constatons qu’elle n’arrive pas à s’assumer. Elle est tantôt sous l’influence de l’Union européenne qui est le principal allié des Africains, mais parfois aussi des hommes tels que Kadhafi de Libye, l’actuel président de l’Ua.

« On ne comprend pas si le président Wade facilite ou complique. Il a été le premier chef d’Etat à soutenir le coup d’Etat et accusé le président élu d’avoir fait des erreurs »

Il est d’ailleurs en train de vouloir renouveler son mandat (l’entretien a lieu le 30 janvier ndlr), il soudoie tout le monde et interfère dans tout. On veut une Ua réellement préoccupée des problèmes fondamentaux de l’Afrique et prête à mener le combat qu’il faut et non pas une Ua qui courbe l’échine.

« La Sentinelle » : La capitale sénégalaise a abrité les négociations, sous l’égide du Groupe de contact, ce qui a abouti à l’accord de Dakar. Celui-ci connaît des problèmes dans sa mise en œuvre. Attendez- quelque chose du président Abdoulaye Wade pour faciliter la reprise du dialogue entre acteurs politiques mauritaniens ?

M.O.B. : Le président Wade ; on ne comprend pas s’il facilite ou s’il complique. En vérité, il a fait tout cela ?

« La Sentinelle » : Comment ça ?

M.O.B. : Vous le savez mieux que moi. Il a été le premier président africain à soutenir le coup d’Etat en Mauritanie et à dire qu’il le comprend, et accusé l’ancien président élu d’avoir fait des erreurs. On ne sait pas pour quelles raisons il l’a fait. Personnellement, j’avais pris des dispositions, des marques. J’avais mis beaucoup de réserves sur son intrusion dans l’affaire mauritanienne en tant que médiateur. Mais par la suite, j’ai été obligé, pour son âge peut-être, pour les relations que nous avons avec le Sénégal, j’ai dû le rencontrer et lui dire que je m’étais trompé mais en vérité, il y a un langage diplomatique mais aussi la réalité qui est têtue. Wade, on aurait voulu qu’il soit constructif, mais ce qu’on a constaté autant chez Wade qu’au niveau du Groupe de contact, c’est que depuis que l’ancien président Sidi Abdallahi a signé sa démission, ce qu’eux, ils voulaient, ils ne se sont plus intéressés au problème mauritanien. On dirait qu’ils se sont tous mobilisés pour amener le président Sidy à signer sa démission, et nous amener, nous, à accepter qu’il y a un retour à l’ordre constitutionnel.

« La Sentinelle » : A vous écouter, on a l’impression que vous regrettez d’avoir paraphé l’accord de Dakar.

M.O.B. : Non, je n’ai aucun regret par rapport à cela. C’est connu ; un mauvais arrangement vaut mieux qu’un bon procès. Puisqu’il s’agit de notre pays, la Mauritanie et que nous vivions entre parenthèses, assaillis par des problèmes de tous ordres comme l’insécurité, le niveau de vie, le renchérissement des produits de première nécessité, que nous avons besoin de l’extérieur pour survivre, etc. Je ne suis pas mécontent qu’on soit un peu sorti de la crise.

« La Sentinelle » : La zone sahélienne et particulièrement la Mauritanie sont sous la menace terroriste d’Al Qaida au Maghreb. Quel commentaire cette situation vous inspire ?

M.O.B. : Le terrorisme est une réalité et il faut lutter contre toutes les formes de terrorismes. Cependant la lutte contre le terrorisme ne doit pas être prise comme l’arbre qui cache la forêt. Elle ne doit pas être maniée par les Occidentaux comme la seule voix de salut pour l’Afrique. Je pense, et je l’ai dit à une délégation européenne que j’avais reçue : ce qui garantit le plus la lutte contre le terrorisme, c’est l’instauration de régimes démocratiques, l’instauration des libertés, octroyer des raisons d’espérer à toutes ces jeunesses qui sont perdues et désœuvrées, pas encadrées, pas suivies. Il faut trouver des solutions économiques et sociales, mettre en avant l’éducation pour prévenir le terrorisme. Si on parle seulement du terrorisme comme étant le seul mal dont nous souffrons, c’est mal voir le problème. J’ai dit à cette délégation de l’Union européenne que s’ils ont choisi le Général Aziz, sous prétexte que c’est un militaire et qu’il va lutter contre le terrorisme, ce n’est pas vrai. Il ne pourra pas. Je leur ai dit que leur principal bouclier aurait dû être la promotion de la démocratie et aider les populations.

« La Sentinelle » : Evoquons un autre mal, l’ostracisme, voire le racisme dont la communauté négro-mauritanienne, à laquelle vous appartenez, a fait l’objet, sous le régime de Ould Taya en particulier. Vous constituez un exemple parfait de réussite sociale au plus haut niveau, mais le problème demeure.

M.O.B. : Je ne suis pas l’exemple que vous cherchez. Je suis Noir. C’est vrai. Mais je me considère arabe parce que je suis de culture arabe, je suis un esclave des Arabes. Je ne sais pas si mon origine est Wolof, Pular, Bantou ou Zulu.

« Je suis Noir mais je suis de culture arabe, je suis un esclave des Arabes »

De toutes les façons, j’ai grandi dans un milieu arabe en tant qu’esclave. Mes parents ont vécu comme ça en qualité de sous-hommes. Donc, j’ai dû, lorsque j’ai pris conscience, depuis l’âge de 15 ou 16 ans, de prendre mes affaires en main, essayé de m’assumer et de lutter contre l’esclavage dans mon pays. Il y a cette histoire-là qui caractérise ma vie, mais je ne suis pas un Pular, ni Wolof, ni Soninké. Ce qui ne m’empêche pas d’être solidaire vis-à-vis d’eux dans la juste revendication de leurs droits. J’ai toujours été à leurs côtés pour défendre leur cause qui est la mienne, parce que je défends l’égalité des chances, l’égalité des langues et des cultures, les mêmes droits et les mêmes devoirs pour tous les citoyens. Je mène la lutte dans ce cadre là, c’est pourquoi j’ai été contre le président Taya quand il a fait ce qu’il a fait. Ce qui m’a empêché d’accepter d’être avec Maaouya, c’est exactement le problème des Négro-mauritaniens. Les gens considéreront que c’est à cause de l’esclavage, mais ce n’est pas cela. Taya était prêt à me nommer Premier ministre si je voulais ou faire de moi son dauphin, pourvu qu’il m’ait à côté de lui, mais c’est le problème des Négro-africains, des massacres qui ont eu lieu qui ont fait que je n’ai pas accepté de faire la paix avec lui tant que ce problème n’est pas réglé. Mais, curieusement, le premier président qu’on a eu, qui a pris des mesures pour régler ce problème-là, c’est Sidy Mohamed Abdallahi que le Général Aziz a renversé. De même, c’est avec lui, qu’on a voté des lois, sous ma présidence, incriminant l’esclavage, le reconnaissant comme un mal national. Ces problèmes sont tellement récurrents qu’ils tendent à devenir structurels. Je sais qu’en ce qui concerne le problème des Négro-africains et l’esclavage, le nouveau président, pour des raisons populistes et surtout démagogiques, tente de surfer sur cela pour s’acquérir une clientèle, mais on doit le juger à l’expérience. S’il consolide son pouvoir, il n’est pas sûr qu’il va continuer à avoir la même position vis-à-vis des Négro-africains et de l’esclavage.

ENCADRE Messaoud Ould Boulkheir,

1943 : Naissance à Viraa El Kitane près de Néma

1950-1959 : Etudes primaires

1960 : Formation commis de l’administrateur et carrières à différents postes à travers le pays

1979 : Diplôme d’Administrateur civil

1979-1984 : Préfet, puis Gouverneur dans différents districts

1984-1988 : Ministre du Développement rural dans le gouvernement Ould Taya

1989-1996 : Figure de proue de l’opposition à Taya au sein respectivement du Front démocratique Uni pour le Changement (Fduc), de l’Union des forces démocratiques (Ufd) et de l’Action pour le changement (Ac, dissolu par le pouvoir). Il est arrêté à deux reprises.

2001 : Elu député à l’Assemblée nationale

2003 : Fonde l’Alliance populaire progressiste (App). Candidat à la présidentielle (5% des suffrages)

2007 : 2ème candidature à la présidentielle (10% des voix). Ralliant le candidat Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi au 2nd tour, il est le principal artisan de la victoire du 1er président démocratiquement élu.

Mai 2007 : Elu Président de l’Assemblée nationale

Août 2008 ; Principal leader et inspirateur du Front national pour la défense de la démocratie (Fndd), qui s’est farouchement opposé au coup d’Etat du Général Aziz.

Juillet 2009 : Messaoud Ould Boulkheir arrive 2ème à l’élection présidentielle, derrière le Général Aziz, et devant Ould Daddah.

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